YATGYRGYN. UN GARCON DU CAMPEMENT

 

RECITS. Magadan 1987

 

Introduction  2

UN GARCON DU CAMPEMENT  2

1. LE POISSON FUME  2

2. LE COPEAU   3

3. LA BALLE  3

4. TYPQY   3

5. LE  « CHAMANE  »  4

6. LE PETIT TRAINEAU   4

7. ENTETEMENT   4

8. LA PEAU DE GREBE  4

9. MYLKO   5

10. LA MORT DE MYLKO   5

11. VEQETGEVYT   5

12. LA DISETTE  5

13. LE PHOQUE BARBU   6

14. LA MORT DU GRAND-PERE  6

15. LES DEUX OURS   7

16. RÊVE AU PATURAGE  7

17. LE  «  DEFENSEUR  »   8

18. UN OURS, LA-BAS !  8

19. LE RAMASSEUR DE BOIS   8

20. LA PERDRIX   8

21. LE LOUP   9

22. LE RENARD   9

23. LE CHANT DU PERE  9

24. LA PREMIER PAIE  10

25. KELINEV   10

26. LE CUISINIER PANETCHOV   11

27. LE PETIT VEAU MARIN   11

28. LA CARTE D’IDENTITE  12

 

 

 

Introduction

 

Ces petits textes de Yatgyrgyn constituent une suite de récits à caractère partiellement autobiographique tournant autour de l’enfance et de l’adolescence d’un garçon nommé Qergynkaav. Les premiers récits se situent vraisemblablement un peu avant que les échos de la révolution de 1917 parviennent en Tchoukotka. Qergynkaav découvre le monde avec une certaine naïveté et, à ses côtés, le lecteur voit s’esquisser devant lui, dans une suite de scènes de genre, un mode de vie et de pensée nouveau pour lui. L’auteur trace une galerie de portraits des proches de l’enfant, famille et plus tard compagnons de travail. La langue alerte tient le lecteur en haleine.

En voyant un copeau plaqué sur la doloire de son père, Qergynkaav pense que c’est le copeau qui découpe le bois. Le voilà tout rempli de fierté : seul son père est capable d’un tel exploit.

L’enfant fait vite connaissance avec le travail. Il voit sa mère traiter le poisson jusqu’à la nuit tombée. Comme les hommes qui pêchent, elle ne perd pas une minute. Que mangerait-on en hiver si, en été, on ne se consacrait pas à cette besogne du matin au soir ?

Qergynkaav est naïf, mais point sot. Malgré l’obscurité il voit bien que le bruit des pas de l’esprit auxiliaire appelé par le chamane Typqy est en fait produit par Typqy lui-même. Mais quand il avance un peu trop le pied pour s’en assurer, il reçoit un bon coup dans les jambes. Le lendemain, dans son ingénuité, il déclare à sa grand-mère en présence du chamane que ce n’étaient pas les esprits qui claquaient des pieds. La grand-mère ne sait plus où se mettre, et le chamane est confus.

La visite de Typqy inspire un jeu à Qergynkaav. Il sera le chamane et sa cousine l’esprit auxiliaire. Celui-ci apparaît derrière la paroi de peau de renne du yorongue, la tente intérieure, en donnant de la voix. Ce qui a le don d’effrayer le garçonnet pris au jeu.

Le grand-père lui a confectionné un traîneau minuscule en guise de jouet. Bien entendu il n’est pas question de s’asseoir dessus. Mais la tentation est trop forte et le traîneau s’effondre sous son poids. Il fond en larme et s’endort là, sur place, dans la neige. A son réveil, ébahi, il retrouve intact son traîneau que le grand-père a réparé pendant son sommeil.

Son parâtre, que le garçonnet aime beaucoup, lui a appris dès son enfance à ne pas maltraiter les filles. Devenu adolescent il vole à leurs secours quand, en jouant au ballon, leur camp n’a pas le dessus. « Les traces de ses pas (ceux du père) lui semblaient les plus belles », c’est ainsi qu’il définit son amour pour cet homme.

L’enfant est très attaché à son chien. Celui-ci lui rend un jour un fier service. Un galopin veut ravir à Qergynkaav une barque miniature en peau de morse que son grand-père lui a faite. Le chien s’interpose et le garçonnet récupère son bien. A la mort du chien, le père, au lieu de se servir de la peau à des fins quelconques, comme il est d’usage de pratiquer, décide d’enterrer la bête. Ainsi l’enfant n’aura pas la peau sous les yeux pour lui rappeler constamment son chagrin.

Le sort de la petite Veqetgevyt est dramatique. Comme la coutume le permet, elle a été donnée par son père compatissant à un couple qui ne pouvait avoir d’enfant. Mais la femme la maltraite. A force d’être battue la petite a eu la lèvre inférieure percée. Qergynkavav voudrait que ses parents la recueillent, mais son père objecte : « Nous aussi, nous en avons pitié, mais que pouvons-nous faire ? Vous êtes trois et nous avons bien de la peine à vous nourrir et à vous vêtir ». Veqetgevyt finit par s’éteindre. « C’est la coutume, écrit Yatgyrgyn, de revêtir les morts, même les plus déshérités, de beaux habits, ou au moins de leur donner un air soigné. Veqetgevyt, elle, est inhumée avec le vêtement qu’elle a porté de son vivant ».

Il est vrai que la vie est dure. La disette frappe ces pauvres gens. On en vient à manger des chiens, ou des mouettes ou des renards quand on a la chance d’en capturer un. La mère fait même rôtir une peau de phoque. C’était « tout ce qui restait dans la resserre ». Plus tard l’enfant « revoyait en pensée sa mère tenaillée par la faim ».

Qergynkaav a grandi. Son père l’emmène à la chasse au phoque sur la rivière. D’abord il se contente de regarder, ensuite le voilà promu rameur. Il a fait son entrée dans le monde du travail.

Le portrait du grand-père mérite qu’on s’y arrête. Il sait confectionner des jouets pour son petit-fils : traîneau miniature, barque à coque en peau de morse comme celles des chasseurs de mammifères marins. Il sait faire et poser les lacets à attraper les lièvres. Il sait pêcher et faire sécher le poisson, etc. On lira avec intérêt l’extrait N°14 : la mort du grand-père. Le battoir à neige familial fait partie des objets rituels. Il sert à chasser les esprits malins qui pourraient se glisser dans la demeure. Ils ont quotidiennement un usage plus prosaïque ; on s’en sert pour battre la neige des vêtements et des chaussures lorsqu’on arrive de l’extérieur.

L’humour n’est pas absent des récits. On le rencontre souvent, par exemple lorsque Qergynkaav, inconscient du danger, se jette en direction de deux ours et les met en déroute.

On partage aussi la terrible peur de l’enfant laissé seul dans la toundra nocturne à garder le troupeau. Ainsi une nuit il voit un loup happer un renne qui s’est éloigné du gros du troupeau. On fait aussi au jeune garçon la leçon avec son père : le petit a défendu la couvée d’une cane contre une mouette agressive, puis il a tué les canetons en les bombardant avec des pierres. On se rit de lui quand on voit son renne tirer sa charge de bois à l’avant tout en maintenant une distance suffisante pour que l’enfant ne puisse le rattraper et se faire remorquer. On le suit dans sa chasse à la perdrix ou au renard polaire. En chasseur expérimenté, Qergynkaav devenu adolescent rabat le renard vers le campement avant de le tirer. De la sorte point ne sera besoin de le porter sur une longue distance.

 

 

UN GARCON DU CAMPEMENT

 

1. LE POISSON FUME

 

Longtemps resté fils unique Qergynkaav avait été gâté par ses parents. Ils lui avaient interdit de se servir d’un couteau de peur qu’il ne se coupât. Avant de lui donner des tranches épaisses de tevel - du poisson fumé, on y pratiquait des entailles. L’endroit où ils vivaient était très poissonneux. En été, quand le poisson remontait frayer, tout le monde se consacrait à la pêche. Si on n’avait pas fait provision de poisson à cette époque, qu’aurait-on mangé en hiver ? Jusqu’à une heure avancée on posait le filet et on nettoyait le poisson. Quand l’obscurité ne permettait plus de le vider, on faisait le reste du travail.

Un jour, alors que sa mère était absorbée par sa besogne, le garçonnet vint lui demander du poisson fumé. Elle lui en coupa à la hâte un morceau et lui dit :

- Assieds-toi sur le sotsot - l’appui-tête, et mange sans t’agiter. Les entrailles de mes poissons vont ramollir. Il faut que je les vide sans perdre de temps.

Qergynkaav, installé sur l’appui-tête, commença à manger son poisson fumé. Mal entaillé, il était élastique. La chair se refermait sur ses doigts. Il avait l’impression qu’elle le pinçait. Le garçon eut peur de ce poisson « qui pinçait » et d’un geste brusque il le jeta contre la paroi de la yarangue. Après quoi il s’en coupa un autre morceau et le mangea en s’aidant d’un couteau.

A partir de ce jour il se servit lui-même car il jugeait préférable de découper seul du poisson  « qui ne pinçait pas  ». D’ailleurs sa grand-mère Kytge ne lui avait-elle pas dit que le poisson pinçait ceux qui comptaient toujours sur les autres ?

 

2. LE COPEAU

 

Tout intéressait Qergynkaav. Les bricoleurs suscitaient en lui une curiosité de tous les instants. Les copeaux qui s’enroulaient sur eux-mêmes le sidéraient : comment se fait-il qu’ils s’enroulent, ces copeaux plats et minces qui ressemblent à des cheveux bouclés ou à des lanières qui serpentent et s’emmêlent. Un jour il vit son père qui bricolait  « en se servant d’un copeau  », comme on rabote du bois au moyen d’un outil de menuisier. En fait le père se servait d’un ciseau, mais un copeau s’était collé sur la pointe du ciseau et faisait corps avec lui. L’enfant se demandait : « Comment papa fait-il pour bricoler avec un copeau ? » Il prit un copeau qui se trouvait à côté de son père, sortit et alla se mettre à l’abri du vent pour raboter. Mais le copeau, qui n’était nullement un  « copeau-couteau », ne rabotait pas. Il retourna voir son père et l’interrogea :

- Papa, comment fais-tu pour bricoler avec un copeau ? Je viens d’essayer, mais je n’y suis pas arrivé.

Le père remarqua alors le copeau collé sur la pointe de son ciseau et dit en souriant :

- Avec le temps tu grandiras. Toi aussi tu apprendras à travailler à l’aide d’un copeau.

En fait le père n’avait pas dans l’idée que son fils se mît à bricoler avec un copeau. Il voulait simplement lui dire qu’avec le temps il apprendrait lui aussi à travailler. Mais le petit n’avait pas compris.

- Ton père sait-il se servir d’un copeau pour tailler le bois ? demanda-t-il à son ami Aretagyn.

- Non ! Pourquoi irait-il utiliser un copeau pour travailler ? répondit l’autre.

Qergynkaav était tout fier de son père qui, seul entre tous, bricolait à l’aide d’un copeau. Il aurait même pu lui tailler une barque sans couteau et seul dans la toundra. Il se précipita chez lui et dit à son père :

- Papa, tu es vraiment le seul bricoleur, car nul autre ne sait travailler avec un copeau. Je viens de demander à Aretagyn si son père en faisait autant. Il m’a répondu que non.

- Tu es très intelligent, dit en souriant le père. Mais sache que personne n’a jamais travaillé en se servant d’un copeau. Tu as vu un copeau collé à mon ciseau et tu l’as pris pour un ciseau, voilà tout.

Il lui fallut se faire une raison : son père était comme les autres.

 

3. LA BALLE

 

Les fusils, lorsqu’ils servent longtemps, s’élargissent du canon et perdent en précision. Aussi en découpe-t-on l’extrémité pour que le diamètre reste à la mesure de la balle. Qergynkaav était très curieux de savoir pourquoi et comment les balles claquaient. Il adorait voir son père réparer son fusil et il était ravi qu’il fît appel à lui pour l’aider pendant cette opération, par exemple en lui passant les outils dont il avait besoin.

Déjà il faisait bon dehors. Le père, rentré de la chasse au phoque, dit à son épouse :

- Après le thé je réparerai mon fusil. Le canon s’est encore évasé.

Contrairement à son habitude, Qergynkaav n’alla pas jouer dans la toundra. Rongeant son frein il attendait son père : « Ils en mettent du temps à boire leur thé ». 

Après la collation le père sortit et entreprit de limer le bout du canon. L’opération demanda un certain temps, mais il finit par la mener à son terme. Ayant bien égalisé les bords de l’orifice, il procéda à l’essai du fusil. On planta à distance une cible avec des repères afin de pouvoir par la suite procéder à la correction de la hausse. Après le premier tir d’essai, le garçonnet fut chargé d’aller marquer l’impact. Il courut vers la cible. La balle était passée un peu à droite du centre. Occupé à marquer l’endroit, il se tenait la cible entre les jambes. Soudain une détonation retentit et sous les jambes écartées du garçon fulgura une balle. Il en entendit distinctement le sifflement. Il cria à son père :

- Papa ! J’ai vu la balle. Elle a ricoché sur les cailloux et elle est partie vers Qonsan.

Le visage blême les présents gardaient le silence. L’enfant, lui, était réjoui et admiratif, car il avait vu la balle qu’on ne voit pas d’habitude.

Le grand-père Uurkilyn palpa son petit-fils qui s’était approché et lui demanda :

- Où as-tu mal ? Tu ne saignes pas ?

- Je vais très bien, grand-père. Tu sais, j’ai vu la balle.

On s’assura avec le plus grand soin que le petit n’avait pas été touché. Après quoi, rasséréné, chacun rentra chez soi.

 

4. TYPQY

 

Le petit Qergynkaav avait déjà assisté à des séances chamaniques, et il aurait aimé savoir comment étaient les esprits auxiliaires et pourquoi les chamanes prenaient soin d’eux. C’est peut-être pour ne pas les blesser qu’ils chamanisaient dans l’obscurité. Cette question tracassait vraiment le garçonnet. Un jour le chamane Typqy était venu s’installer dans sa famille. Quand la nuit tombait, il commençait son incantation. Ses kele-esprits auxiliaires claquaient même des pieds en marchant, mais curieusement ils ne le faisaient que près de lui. Une fois le garçon dit à Typqy :

- J’aimerais bien m’asseoir près de toi.

Le chamane accepta et le fit asseoir entre ses jambes. Pendant toute la séance l’enfant observa avec attention ce qui se passait. Il voulait voir les esprits auxiliaires, ou au moins les toucher à l’improviste de la main ou du pied. Typqy invoqua les esprits. Le petit se tenait coi et attendait le moment où il en verrait un. Tout à coup un esprit s’avança en claquant des pieds. En fait c’était le chamane qui remuait les siens, et c’était par sa bouche que l’esprit parlait. Qergynkaav se dit que c’était peut-être les esprits qui faisaient bouger les jambes de Typqy. Par curiosité il approcha le pied. Aussitôt les «  esprits » le lui écrasèrent : le chamane agitait les pieds dans tous les sens,  peut-être pour qu’on dît que les esprits marchaient effectivement. Le lendemain matin, en prenant le thé, le garçonnet dit :

- Grand-mère, ce ne sont pas les esprits qui claquaient des pieds hier. C’est Typqy qui ruait.

Gênée par les propos de son petit-fils la grand-mère le pinça, mais ne put lui faire entendre raison. Gigotant de douleur, il continuait de dire qu’il l’avait vu ruer. Le chamane, qui buvait son thé, se figea et son visage devint tout rouge, puis tout pâle. Il avait honte. Typqy cessa de chamaniser chez eux. Peut-être continuait-il de le faire chez les autres.

 

5. LE  « CHAMANE  »

 

Un jour un visiteur arriva. A savoir Typqy. On disait qu’il était chamane. On lui avait demandé de chamaniser. Après cela, pour jouer, Qergynkaav prit sa cousine comme « esprit auxiliaire » :

- Et si on jouait ensemble, si on faisait les chamanes.

Le « chamane » prit le tambour qui se trouvait contre la paroi arrière du yorongue - la tente intérieure, et se mit à chamaniser. « L’esprit auxiliaire » apparut de derrière la paroi en donnant de la voix. Le « chamane » frappa rudement son propre « esprit auxiliaire » à la tête avec le tambour et avec la baguette, car c’était comme si effectivement elle invoquait les esprits. Mais en fait, à dire vrai, il avait eu peur. « L’esprit auxiliaire » fondit en larmes. Le « chamane » aussi, par compassion, se mit à pleurer avec lui. Cependant, chaque fois qu’ils achevaient de chamaniser, ils finissaient toujours par des larmes. « L’esprit auxiliaire » n’en était pas échaudé pour autant et, chaque fois qu’ils voulaient jouer, il devenait « esprit auxiliaire ».

 

6. LE PETIT TRAINEAU

 

Uurkilyn, le gentil grand-père de Qergynkaav, lui faisait tous ses jouets. Un jour il lui avait fabriqué un traîneau miniature. On ne pouvait s’y asseoir tellement il était petit. Le garçonnet faisait des glissades sur le grand traîneau et faisait glisser le petit à ses côtés. Il n’était pas encore à mi-descente que le petit traîneau neuf avait déjà atteint le bas de la pente. Pour sa part il n’arrivait que bien après. Evidemment il était jaloux du petit traîneau qui filait à toute vitesse, mais il le ménageait. Il ne s’asseyait pas dessus, car il aurait pu le faire céder sous son poids.

Mais voilà, les garçons ont de la peine à se contenir et, s’ils commencent à éprouver une forte envie, ils ne peuvent la refreiner. C’est ce qui arriva à Qergynkaav. Sachant très bien que le petit traîneau cèderait s’il montait dessus, il s’y assit quand même et le voilà parti. Evidemment le traîneau se brisa dès la première glissade. L’enfant fondit en larmes. Il ne se souvenait pas de ce qui s’était passé par la suite. Il s’était tout bonnement endormi à l’endroit où il pleurait. Comment le petit traîneau s’était-il retrouvé entier ? Il n’en savait rien et en fut tout ébahi à son réveil. Il avait oublié qu’il avait un grand-père, lequel l’avait remis en état pendant qu’il dormait.

 

7. ENTETEMENT

 

Alors que sa mère était encore enceinte de Qergynkaav, son vrai père s’était mis à saigner du nez en ramassant du bois, et il était mort d’une hémorragie. Des gens qui venaient de Qyvat et leur rendaient visite l’avaient trouvé baignant dans son sang. Sa mère s’était choisi un nouveau compagnon que, jusqu’à l’âge de raison, l’enfant avait considéré comme son père. C’était un homme d’une grande gentillesse, peut-être même meilleur que son père naturel. Le garçon l’aimait beaucoup. Quand on lui fit savoir que c’était son beau-père, il répondit dubitatif :

- C’est mon vrai père ! Je ne me connais personne d’autre comme père. Si c’était vraiment mon beau-père, il ne me traiterait pas aussi bien.

- Nous ne t’avons pas mis au courant pour que tu cesses de l’aimer, et nous ne t’avons pas dit que ce n’était pas ton père. Tu as grandi. Nous voulons que tu aimes Rytegrev à jamais, et que tu saches qu’il y a d’autres hommes, des hommes meilleurs, autres que ton père, disait la mère en apportant des explications à son fils.

Qergynkaav s’était mis à regarder Rytegrev avec d’autres yeux. Il put se rendre compte de ses bonnes dispositions à son égard : bien qu’il apostrophât l’enfant de façon acerbe quand à force d’y toucher il lui cassait des objets de sa fabrication, sa colère était dépourvue de hargne. Le beau-fils ne l’en aima que plus, et les traces de ses pas lui semblaient plus belles que celles des autres. Tout ce qu’il pouvait faire, il le faisait avec plaisir et empêchait son père de le faire à sa place. Il ne se vexait pas quand Rytegrev le forçait à s’entraîner de sorte que le petit n’ait pas honte devant les autres. Il ne se vexait même pas quand il le fouettait pour avoir maltraité une fille. Il voulait lui faire comprendre qu’une petite fille, c’était comme une soeur. Aussi, petit garçon, et plus tard adolescent, les filles, puis les jeunes filles se liaient-elles d’amitié avec lui. Les autres garçons le traitaient de garçon à fillettes car il aidait toujours les femmes et, en jouant au ballon, lorsqu’elles n’avaient pas le dessus, il volait à leur secours.

Sa soeur cadette Tymnetvaal l’adorait, et lui en retour l’aimait bien aussi. Un jour il la mit au courant :

- Soeurette, on dit que nous sommes de pères différents. Le mien est mort il y a longtemps. Seule notre mère nous est commune.

Il jeta un coup d’oeil sur sa soeur. Elle pleurait.

- Pourquoi pleures-tu ?

- Parce que je pensais avoir un frère, et il se trouve que je n’en ai pas. Tu es d’un autre père, dit-elle en pleurant, et elle s’accrocha à lui.

- Nous avons la même mère, et je suis quand même ton frère, lui dit-il, et au bord des larmes lui-même il s’écarta plein de compassion pour elle.

- Mais on dit que les enfants de pères différents ne sont pas frères et soeurs, reprit-elle entêtée.

- Si, s’ils ont le même père ou la même mère, ils sont frères et soeurs. Tu es vraiment ma soeur.

A ces paroles elle cessa de s’entêter. Débordante de joie elle restait accrochée à son cou.

 

8. LA PEAU DE GREBE

 

Qergynkaav poursuivait sa petite soeur autour de la barque en peau de morse couchée sur le flanc. Lassée de courir elle lui dit :

- Jouons aux kele, aux esprits malins. Moi je serai un esprit.

Sur ces mots Tymnetvaal prit une peau de grèbe et, la tenant dans les dents, donna la chasse à son frère. Il se mit à fuir, mais il avait cessé de rire car il était effrayé pour de bon. Il entendait le crissement du sable sous les pieds de « l’esprit » et il se retourna pris de panique. Le kele porteur d’une peau de grèbe tomba et resta à rire en le regardant. Qergynkaav prit un petit caillou et le jeta sur sa compagne de jeux. Une dent se fendit et un trou apparut entre ses dents, mais le kele ne ressentait aucune douleur et continuait de rire. « C’est vraiment un kele, pensa le garçon.

 

9. MYLKO

 

Un des chiens s’appelait Mylko. On avait cessé depuis longtemps de l’atteler au traîneau en raison de son âge. Il avait eu un autre nom, mais Qergynkaav l’avait rebaptisé : lorsqu’il se léchait les pattes, ses bajoues, qui s’étaient mises à pendouiller, semblaient faire « mylko, mylko, mylko ». Toute la journée Mylko dodelinait du chef à côté de son maître qui jouait. Ils rentraient ensemble à la maison et mangeaient ensemble à leur retour.

Une fois le campement d’Aïgynto passa l’été à proximité de la yarangue de Qergynkaav. Un garnement de ce campement, Kako, molestait les autres garçons. Il ne se cessait de faire pleurer les plus petits en leur prenant leurs jouets. Dès leur première rencontre, ce sacripant de Kako brutalisa Qergynkaav dont il venait de faire connaissance. Voici comment les choses se déroulèrent :

Uurkilyn avait fabriqué à son petit-fils une barque miniature en peau de morse. Elle était munie d’une voile et une courroie y avait été attachée pour que l’enfant la ramenât à lui quand elle s’éloignait de la rive. Déjà avait passé l’époque des moustiques. Des gens d’Aïgynto étaient en visite chez les voisins, et parmi eux ce Kako. Qergynkaav ignorait que c’était un vaurien et il lui prêta sa barque. Après avoir joué un bon moment, Kako reprit le chemin de sa yarangue. Qergynkaav lui emboîta le pas. L’autre partit en courant. Le garçonnet comprit qu’il voulait lui ravir sa barque et se lança à sa poursuite. Soudain Mylko dépassa son maître, et se mit à courir devant Kako pour lui barrer le passage. Kako se précipita sur Qergynkaav qui l’avait rattrapé. Sans mot dire ils se jetèrent l’un sur l’autre. Kako renversa son ennemi et se laissa tomber sur lui, mais Mylko saisit dans sa gueule le bord de sa combinaison de fourrure et le traîna à l’écart. Alors Qergynkaav reprit son bateau qui s’était brisé et rentra chez lui au pas de course.

 

10. LA MORT DE MYLKO

 

Ainsi donc Qergynkaav aimait son chien, lequel était en retour très attaché à son maître. D’ordinaire le garçon s’éveillait après les autres, et Mylko restait couché avec lui sans bouger. En général, à vieillir ainsi on n’en devient que plus paresseux. Si le vieux chien n’avait pas été inquiet pour son maître et n’avait pas eu l’habitude de partager ses repas, il ne serait pas sorti de la jaran’e. De son côté l’enfant restait immobile tant qu’il entendait son ami respirer dans son sommeil. Un matin lorsqu’il s’éveilla il ne sentit pas la respiration du chien. « Mylko m’aurait-il laissé seul ? » se demanda le petit. Il regarda. Le gros chien dormait, mais il ne respirait pas comme à l’accoutumée.

- Mylko ! Mylko ! Cela suffit, réveille-toi, dit-il en lui frôlant le nez.

La truffe du chien était toute froide. Qergynkaav retira brusquement la main. Comprenant que son ami était mort, il se mit à pleurer. Il ne lui vint pas à l’esprit qu’il était mort de vieillesse. Pour lui on l’avait tué à son insu pendant son sommeil.

- Pourquoi l’avez-vous tué ? demanda-t-il en pleurant à son père.

- Que lui est-il arrivé ? répondit le père. On va aller voir cela.

Mylko avait déjà les pattes toutes raides. Ils le palpèrent. Il était bien mort. C’était un très vieux chien dont la peau n’aurait pu être d’aucune utilité. De plus le petit l’aurait eue constamment sous les yeux si on la lui avait enlevée. Un peu triste, Qergynkaav allait pleurer à l’endroit où était enterré son ami et, son chagrin épanché, il rentrait à la maison.

 

11. VEQETGEVYT

 

Bien que de petite taille, Veqetgevyt n’était plus une petite fille. On disait qu’elle s’était desséchée parce que personne n’avait pris soin d’elle pendant sa croissance. Elle ne vivait pas dans la yarangue de son père Teïunkeev, mais chez son oncle Yttylyno. Celui-ci aimait les enfants, mais il filait doux devant sa femme Qutgevyt et sans dire un mot la laissait maltraiter la petite. Ils n’avaient pas eu d’enfants, et Tejunkeev compatissant leur avait donné sa fille, pensant qu’elle les seconderait. Mais Qutgevyt était exigeante à l’excès et elle avait fait de sa nièce une esclave. A force d’être battue Veqetgevyt avait eu la lèvre inférieure trouée. Par l’orifice on voyait ce qu’elle mangeait et, quand elle buvait, l’eau coulait de sa bouche. Elle n’avait pas de combinaison de dessus et sa combinaison de dessous était toute pelée. En outre on ne l’avait pas rapetissée pour la mettre à sa taille, et par la trop vaste échancrure on voyait la peau presque jusqu’au bas ventre. Elle se tenait en permanence près du feu qu’elle avait pour tâche d’entretenir. Qutgevyt ne la traitait pas comme un être humain. Elle lui jetait sa pitance comme à un chien. Personne ne lui témoignant d’affection, Veqetgevyt avait oublié ce que c’était que d’être gaie et de rire. Elle ne recevait de Qutgevyt que des remontrances. Elle ne pouvait aller en visite car elle devait vaquer aux soins du ménage. En outre l’échancrure de son vêtement excluait toute sortie, en particulier l’hiver. Les autres enfants jouaient dehors avec de grands cris, mais Veqetgevyt s’ennuyait près du feu en les regardant. Parfois ses grands yeux s’emplissaient de larmes, surtout quand elle s’ennuyait ou qu’elle se remémorait son père. A la mort de sa femme il était allé vivre bien loin, à Velqyl. Il n’eût pu reprendre sa fille car il avait cinq autres enfants. Au reste il ne savait pas qu’elle était rudoyée. S’il l’avait vue maltraitée, il n’eût pu rester sans réagir et il l’eût reprise.

Qergynkaav était plein de compassion pour Veqetgevyt. Un jour il rentra à la maison en pleurs.

- Il faut absolument que Veqetgevyt vienne vivre avec nous, dit-il. Aujourd’hui Qutgevyt mangeait du poisson fumé bien au chaud dans la tente intérieure, tandis que Veqetgevyt se nourrissait de poisson suri à l’extérieur, et elle avait très froid.

- Nous aussi nous en avons pitié, mais que pouvons-nous faire ? Vous êtes trois et nous avons bien de la peine à vous nourrir et à vous vêtir, répondit le père.

Qergynkaav continua de rendre visite à Veqetgevyt. Il lui donnait à manger en cachette, lui portant ce qu’il avait de meilleur. Il partagea avec elle un bout de pain que lui avaient donné les voisins. Veqetgevyt s’affaiblissait de jour en jour. Un jour elle cessa de marcher. Elle restait toujours assise sur un bout de peau près du foyer. Elle alimentait le feu et promenait autour d’elle des yeux indifférents ou mouillés de larmes. Tel un chien elle finit par s’éteindre près du feu.

C’est l’usage de revêtir les morts, même les plus déshérités, de beaux habits, ou au moins de leur donner un air soigné. Veqetgevyt, elle, fut inhumée avec le vêtement qu’elle portait de son vivant. Pour les gens elle avait dû mourir de sa belle mort, mais Qergynkaav pensait : « Si Veqetgevyt n’avait pas été aussi mal nourrie, elle serait peut-être restée en vie. »

 

12. LA DISETTE

 

Qergynkaav ne devait jamais oublier cette disette. C’était la première fois qu’il prenait une telle conscience de celle qui s’était abattue sur eux cette année-là. En été, comme toujours, il y avait eu beaucoup de poisson, mais on n’avait pu faire une bonne pêche car les filets trop vieux se rompaient. En hiver le père avait posé des pièges à renards, mais sans appât il n’était pas aisé d’en capturer. Les pièges étant restés vides on n’avait pas eu les moyens d’acheter des filets au magasin où se pourvoyaient des gens plus aisés. Le grand-père n’était pas resté inactif et avait posé le lacet, mais le lièvre était difficile à attraper dans ces endroits où les buissons étaient rares. Les quelques lièvres ou perdrix qu’on capturait de loin en loin, on les faisait cuire morceau par morceau par mesure d’économie et on n’en mangeait un peu que lorsqu’on avait très faim. Les éleveurs de la toundra auraient peut-être donné du rilqyril - le contenu de l’estomac du renne mêlé de gras et de sang, mais leur campement était trop éloigné et les chiens trop amaigris pour leur imposer de longs parcours. Du reste on avait mangé les moins efflanqués d’entre eux. La chair des renards, quand d’aventure on en capturait un, on ne la jetait plus. On la consommait. Pour comble on avait la visite de prêtres avec des croix au cou. Malgré la famine on leur remettait toutes les peaux de renards. Certains répugnaient à les leur donner, mais ils les leur prenaient sans compensation, comme des dons au Créateur. Le père de Qergynkaav avait essayé de demander à l’un d’entre eux un peu de farine et de beurre pour les enfants. « Je n’ai ni farine ni beurre. D’ailleurs vous avez toujours faim », avait-il répondu en guise d’aide. Pendant ce temps ils mangeaient du pain blanc sous les yeux du garçonnet affamé. Rytegrev n’était pas un homme irascible, mais il se mit en rage, prêt à s’en prendre au prêtre. La mère se pinça la lèvre. Le pauvre Qergynkaav pleurait. Quand l’homme à la croix fut parti la mère fit rôtir la peau d’un phoque tué récemment, tout ce qui restait dans la resserre. Elle la servit en guise de déjeuner. Le garçon avala séance tenante ses deux bouchées, puis mangea le tout dernier morceau que sa mère lui avait laissé.

Lorsque la vie nouvelle fut arrivée, Qergynkaav éprouvait toujours un pincement au coeur au souvenir de la famine. Ses larmes coulaient d’elles-mêmes quand il revoyait en pensée sa mère tenaillée par la faim. Elle était morte peu avant la venue de ces temps propices. Au demeurant la vie, au départ très dure, n’avait pas été facile à améliorer... Au début du printemps Rytegrev s’était rendu à Ven dans l’espoir d’y trouver quelque nourriture en échange de paires d’habits. Il était revenu rapidement, rayonnant de joie, avec un sac plein de farine, une caisse de graisse et d’autres denrées qui faisaient défaut.

- Ce doit être très cher, avait dit sa femme.

- Mais non. Il paraît qu’ils ont créé une coopérative.

- Qu’est-ce que c’est, une coopérative ?

- Je ne le sais pas plus que toi. Ils disent que nous aussi on va devenir coopérative. Nous donnerons ce que nous avons et en échange nous recevrons les choses d’égale valeur dont nous aurons besoin.

- Que donnerons-nous à l’homme qui porte une croix au cou ? avait demandé la mère toujours inquiète.

- On dit qu’il ne reviendra plus. La coopérative l’a chassé.

Ce mot nouveau, coopérative, les gens ne le comprenaient pas, mais ils pressentaient une embellie dans leur existence d’affamés.

 

13. LE PHOQUE BARBU

 

Qonsan, l’endroit où avait grandi Qergynkaav, se trouvait à environ vingt-cinq kilomètres de Ven. C’est là qu’il ouvrit les yeux sur le monde. Dès le début de l’automne, son père passait son temps dans sa barque à chasser le phoque. Il se déplaçait sur la Tavaï, la Qytvat, bref sur tous les lieux de chasse, dans le but de faire provision de graisse pour l’hiver. Avec le temps Qergynkaav l’accompagna, d’abord comme passager, puis comme rameur.

Il faisait déjà frais. Ce jour-là on faisait route vers la Tavaï et on voyait de nombreux phoques barbus allongés sur la rive. Le garçon regardait enfiévré, prêt à sauter à l’eau. Il fut au comble de l’excitation quand vers midi son père blessa une bête. Il l’avait touchée en plein nez et, de ce fait, elle ne pouvait s’immerger. On la poursuivit en barque, mais elle prit un peu les devants. Parfois on la rejoignait et elle se retrouvait le long du bord. Qergynkaav se laissait presque choir la tête la première en essayant de l’attraper. On ne la captura que vers le crépuscule. Le lendemain, après une brève chasse, on abattit un petit de phoque barbu. Le soir venu le père dit à sa femme et à sa mère :

- Nous allons faire halte ici, et demain je remonterai la rivière. En mon absence ramassez des  racines. Si je suis bredouille, nous  profiterons du beau temps pour rentrer à la maison..

Le lendemain au petit matin Rytegrev se mit en route. Quand Qergynkaav s’éveilla, il était déjà parti à la chasse. Aussi le garçonnet suivit-il sa mère et sa grand-mère qui partaient faire la cueillette. Pendant qu’elles ramassaient des herbes, il mangeait des baies. Il s’éloigna sans s’en rendre compte et tomba sur un endroit où le sol était labouré, les arbustes brisés, les buissons à baies écrasés. Visiblement un ours était passé par là.

- Qu’est-il arrivé ? Qui a fait une pareille cueillette et a laissé ce lieu tout souillé ? pensait-il.

L’enfant se dirigea vers un endroit riche en racines. Soudain il vit à quelque distance dans une clairière un gros chien. «  Moi qui pensais que Mylko était mort. Visiblement il est revenu de l’autre monde », se dit-il. Il ne put se contenir, se dirigea vers la bête et la héla :

- Mylko, Mylko, Mylko !

Le  « chien » qui faisait sa cueillette se dressa et porta la patte à son front, tel une personne qui regarde face au soleil. Qergynkaav fut suffoqué que Mylko le regardât comme un être humain en se servant de sa patte pour protéger ses yeux de la lumière. La mère qui l’avait entendu interpeller la bête accourut. Quand il la vit approcher, il lui cria :

- Maman ! Je croyais que Mylko était mort, mais il a refait la traversée. Il porte la patte à ses yeux tout comme nous et il a appris à se tenir debout. Que lui est-il arrivé ? Regarde !

- Où cela ?

- Il s’est caché dans les buissons.

Ils s’approchèrent et virent la bête : c’était un ours. Qergynkaav s’apprêtait à l’interpeller une nouvelle fois, mais sa mère lui ferma la bouche et l’entraîna en courant vers la tente.

Rytegrev ne récriminait pas sans raison, mais ce soir-là il les réprimanda toutes les deux, même sa mère, pour avoir négligé le petit. Il gronda aussi son fils car dans la toundra on ne doit pas s’éloigner seul. L’enfant, qu’on tançait pour la première fois, se vexa. Heureusement il avait oublié dès le lendemain.

En rentrant à la maison ils contournèrent une petite île boisée et aperçurent un phoque tacheté qui s’était hissé hors de l’eau. L’endroit était malaisé d’accès. Ils approchèrent tant bien que mal à la rame. La bête ne les avait pas remarqués. Enfin ils abordèrent. Le père se glissa vers la bête. Qergynkaav était sur des charbons ardents. Il ne put y tenir :

- Papa, reviens vite. Il va te mordre, cria-t-il sans penser qu’à son cri le phoque plongerait à l’eau.

Son père était arrivé près de la bête et il lui agitait la tête en se demandant : « Que s’est-il passé ? » La bête, qu’il avait blessée en remontant la rivière, avait fini par se hisser sur la berge et elle était venue y mourir. On passa la nuit sur place et le lendemain on partit pour Qonsan où le grand-père avait de son côté découvert le corps d’un petit phoque barbu. En rentrant on se moqua gentiment de l’enfant qui avait craint que le phoque ne mordît son père.

 

14. LA MORT DU GRAND-PERE

 

Tous les enfants aiment leurs grands-pères, surtout quand les grands-pères aiment leurs petits-enfants. Qergynkaav et Uurkilyn ne faisaient pas exception. Le grand-père adorait son petit-fils qui le lui rendait bien. Le grand-père était très industrieux. On l’avait surnommé Uurkilyqeï, le gentil Uurkilyn. Il ne restait jamais les bras croisés. Avec le plus grand soin il chargeait de bois son traîneau. Il triait les poissons fumés. Il mettait à part ceux qu’il fallait consommer tout de suite après la pêche. Les meilleurs, il les préparait de sorte qu’on pût les conserver. Il mettait de côté les poissons suris et rangeait à part ceux qu’on réservait aux visiteurs. Uurkilyn avait appris à coudre. Quand les femmes étaient occupées, c’est lui qui faisait les bottes de son petit-fils. Il lui fabriquait aussi toutes sortes de jouets. Rien d’étonnant si Qergynkaav l’aimait et l’imitait en toute chose. Quand il avait faim, l’enfant le lui faisait comprendre.

- Grand-père, lui disait-il, regarde comme les mouettes sont affamées. Ecoute-les crier dans leur langue : «  kyveïe, kyveïe, kyveïe ! »

- Je ne peux rien faire pour elles, petit, mais je vais te régaler à leur place.

Il retirait de menus morceaux de nourriture de son sac qu’il ne le laissait jamais à la maison. Quand il allait à la pêche il n’oubliait pas de l’emporter, si bien qu’il pourvoyait sans tarder son petit-fils lorsque le garçonnet lui demandait à manger. Il lui donnait de petits bouts de pain ou, s’il n’avait pas de pain ou de lard de renne, il le régalait du meilleur poisson fumé. On n’en avait pas beaucoup, du poisson fumé. Et si on en avait, c’est parce que le grand-père avait fait le nécessaire. Les poissons qu’il préparait ne se gâtaient jamais.

Le garçon était loin de penser qu’Uurkilyn mourrait un jour. Passe encore que Mylko disparaisse. C’était un chien. Mais grand-père était un être humain. Il ne devait pas mourir. Ainsi raisonnait Qergynkaav. Il ne se doutait pas que son grand-père tomberait malade au début de l’hiver, à la première neige, qu’il resterait longtemps alité et qu’il quitterait ce monde. Pendant sa maladie le garçon lui rendait visite tous les matins chez son fils aîné. Il s’affligeait : « Quand donc se rétablira-t-il et lui fera-t-il le petit traîneau qu’il lui avait promis ? » Une nuit la grand-mère éveilla Qergynkaav. En ouvrant les yeux il demanda :

- Il fait déjà jour ? Comment va grand-père ? Est-il rétabli ?

- Il est parti à la recherche d’une fiancée, répondit-elle.

L’enfant avait entendu dire que les adolescents allaient chercher des fiancées et qu’ils restaient longtemps absents. « Qu’est-il arrivé au grand-père ? Qu’a-t-il besoin d’une fiancée à son âge ? », pensait-il.

- Où est-il allé chercher une fiancée ?

- Très loin. Il ne reviendra pas. Il est mort.

La grand-mère expliquait à son petit-fils ce qu’il lui était difficile de concevoir.

- Comme Mylko ? s’enquit-il en pleurant.

Qergynkaav alla chez les voisins et les pria de lui donner le petit sac du grand-père. On emmena le défunt dans la toundra. En revenant à la maison on  « barra »  la route : avec un battoir à neige on traça des traits en travers du chemin pour empêcher l’âme de revenir. Depuis des temps immémoriaux cette coutume est sacrée chez les Lygoravetlat. L’enfant se disait : « Quelles mauvaises gens ! Ils ne veulent pas que le grand-père revienne à la maison. »

 

15. LES DEUX OURS

 

Trois personnes marchaient avec leur charge sur le dos. A l’avant venait  le vieux Kokoqergynto. Son fils Oto, un tout jeune homme, le suivait. Qergynkaav fermait la marche. C’était un adolescent désormais. On était tout près de l’étape et on ne se hâtait pas. En raison de la chaleur on faisait souvent halte pour se rafraîchir. Une fois arrivés à l’étape, Oto et Qergynkaav allèrent chercher de l’eau, tandis que le vieillard partait ramasser du bois. En puisant de l’eau Oto regarda de l’autre côté de la petite rivière, saisit brusquement son compagnon par la main et l’entraîna en courant vers l’endroit où l’on avait laissé les charges.

- Qu’est-ce qui te prend ? Pourquoi m’emmènes-tu par là ? Nous avons même abandonné les casseroles.

Oto ne répondit pas. Il frissonnait. Qergynkaav finit par regarder vers l’autre bord de la rivière et vit deux ours qui avançaient dans leur direction. Les bêtes ne les avaient sûrement pas vus, et elles marchaient droit sur eux. Il les apostropha pour leur faire changer de route autant que pour attirer l’attention du vieillard. De la main Oto lui couvrit précipitamment la bouche pour étouffer ses cris. Le vieillard avait eu le temps d’entendre et il accourut, le visage blême. Imperturbables les ours continuaient d’avancer. L’adolescent les examinait avec curiosité. Il avait depuis longtemps envie d’en voir de près et il était souvent allé errer dans les buissons avec l’espoir d’en rencontrer. Aujourd’hui les deux ours s’en venaient droit sur lui.

- Je vais prendre mon fusil. Toi, Qergynkaav, prends la lance, toi, Oto, la traverse de la tente, et allons à leur rencontre, dit le vieillard.

Ils marchèrent au devant des ours. Kokoqergynto se retournait constamment vers ses compagnons. Il se disait sûrement qu’ils allaient s’enfuir et le planter là. Effectivement Oto s’attardait à l’arrière. « Aurait-il peur ? », se demanda Qergynkaav qui s’élança vers les bêtes en hurlant. Il tenait sa lance la pointe en avant, prêt à se jeter sur l’ennemi pour l’embrocher.

Soudain il entendit le vieux Kokoqergynto crier derrière lui et, quand il arriva à proximité des ours, des balles bourdonnèrent comme des frelons au-dessus de lui. Le garçon tout excité n’y fit pas attention et ne ralentit pas sa course. L’ours qui marchait en tête, tel un soldat qui salue son chef, porta une de ses pattes de devant à son front, puis il tourna subitement les talons et détala. Le second prit lui aussi ses jambes à son cou, et sous ses pieds des mottes de terre se mirent à voler de tous côtés. Qergynkaav revint vers ses compagnons. Il sentait ses articulations trembler légèrement. Le visage du vieillard était blanc comme une tasse à thé. Incapable de parler il ne pouvait que proférer : « Oh-la-la ! » Ce jour-là au campement on parla de l’intrépidité de l’adolescent. Auparavant les anciens le réprimandaient souvent, mais il ne prêtait pas attention à leurs sermons. Seule l’intéressait la célébrité, et il jouait les hommes comme s’il avait sauvé la vie de ses compagnons.

 

16. RÊVE AU PATURAGE

 

Des lacs aux rives couverts d’arbres nains se succédaient en enfilade. Près de l’un d’eux se dressaient plusieurs yarangues. Parmi elles celle de la famille de Qergynkaav. Le garçon vagabondait toute la journée dans les buissons où pullulaient lièvres et perdrix. Mais, le soir venu, les buissons devenaient effrayants, surtout pour quelqu’un qui avait été abreuvé de contes sur les kele - les esprits malins. Aussi Qergynkaav ressentait-il des picotements le long de l’échine quand il errait à travers les branchages, et le moindre buisson lui paraissait celer des esprits malfaisants. Les oreilles lui sonnaient quand il écoutait. Il avait l’impression que tout se mettait à tinter. Il en fut de même la première fois qu’il fut de garde de nuit au troupeau. Les rennes, indifférents, continuaient paisiblement de déambuler ça et là. D’ailleurs, la première fois, ce n’est pas lui qui les conduisit. Il se contenta de les suivre après s’être placé au centre du troupeau. Il lui semblait que des kele étaient tapis derrière chaque buisson sur les flancs de la troupe, et il était mortellement effrayé. Au milieu des bêtes, c’était une autre affaire car on lui avait dit que les rennes défendaient leur maître. De plus le martèlement des sabots étouffait le tintement métallique de ses oreilles. Les adultes abandonnaient fréquemment le troupeau pour aller passer la nuit au campement. On commençait à manquer d’hommes pour prendre la garde de nuit.

- Voyez ça, les hommes ne sont pas revenus, et le soir tombe. Qu’allons-nous faire ? Qui va assurer la garde ? dit un vieillard à Qergynkaav. Toi, tu es un homme. Ne pourrais-tu prendre la relève ? lui dit-il pour l’encourager, comme s’il s’adressait à une grande personne.

Qui pourrait refuser de veiller sur les bêtes quand on le considère comme un grand, et que les autres sont encore pris pour des enfants ? Qergynkaav accepta donc d’être gardien de nuit. Tel un homme il dit à ses amis :

- Yomroï et Vaalteno, conduisez le troupeau en direction du campement. Je vous rejoins tout de suite.

Il se mit rapidement en route afin qu’il fît encore un peu jour quand il traverserait les buissons aux branchages inquiétants. Que Yomroï et Vaalteno aient peur ou non l’intéressait peu, mais il voulait éviter lui-même cette horrible sensation. « Qui monte la garde ? C’est Qergynkaav, vous voyez bien que c’est un homme ! » Ces mots, il lui semblait les entendre alors qu’il allait vers le pâturage. Il s’était mis à marcher d’un bon pas. Mais dans la nuit le courage lui manqua un peu. Il fit un rêve, allongé sur le coude un peu à l’écart des rennes. Il lui semblait qu’il ne dormait pas. Soudain il entendit un bruissement derrière lui. Il voulut se retourner, mais fut incapable de faire le moindre mouvement. Il ne put même pas remuer les mains et les doigts. Le bruit se rapprochait. Alors qu’il était ainsi étendu comme paralysé, un être énorme se laissa tomber sur lui le ventre en avant. Qergynkaav tenta vainement de se débattre. Il regarda autour de lui et vit le troupeau. Les rennes le regardaient, mais sans l’aider à mettre le kele  en déroute. Bref Qergynkaav ne doutait pas qu’un esprit malin se fût affalé sur lui. « Ma dernière heure est arrivée », pensait-il, et ses oreilles se mirent à tinter. Accablé par cette pensée le garçon s’agita : il eût au moins voulu voir comment on se préparait à l’achever. Il ne se souvenait pas avoir sauté sur ses pieds. Il frissonnait.

Qergynkaav cessa de se tenir à l’écart des rennes. Il suivait le troupeau qui errait à sa guise et se retrouvait très loin, si bien que notre berger ne le ramenait vers les yarangues qu’à la mi-journée. Heureusement les rennes restaient groupés et tout se passait bien. Malgré ses frayeurs l’adolescent ne cessa pas de jouer les hommes. Pour dire vrai, quand il prenait la relève, il se rappelait avec un frémissement le rêve de la première nuit. Par la suite il s’habitua à garder seul les rennes.

 

17. LE  «  DEFENSEUR  »

 

On était en août... Le ciel nuageux avait chassé les taons et le troupeau se tenait tranquille. Le père avait confié les bêtes à Qergynkaav et il était rentré à la maison. Le garçon s’en tirait bien, faisant avancer les rennes de la voix, comme un adulte. Pourtant il se lassa bientôt et se mit à donner la chasse aux petits oiseaux. Quand il fut fatigué, il s’assit sur une motte de terre à l’écart du troupeau. Soudain il entendit le cri anxieux d’un canard. Il jeta un coup d’oeil vers l’endroit d’où provenait le cri. En contrebas, près de la rive de la Qonsan, au-dessus d’un étang étroit et long un canard et une mouette tournoyaient dans le ciel. Il était évident que la mouette voulait manger les canetons et que la cane défendait ses enfants. Rempli de compassion pour les petits volatiles, Qergynkaav indigné ramassa des cailloux et les lança sur la mouette. Après l’avoir chassée il aperçut les canetons. Il lui restait des cailloux dans la main et il se mit à les jeter sur les petites boules de plumes. Le garçon était adroit. Il tua tous les canetons. La cane, elle, voletait et pleurait. Qergynkaav raconta les événements à son père qui survenait.

- Tu as bien et mal agi, lui dit son père. En défendant les canetons tu as bien agi. Mais tu as mal agi parce que tu as tué des êtres sans défense. Ne le fais plus. Que le bien soit plus fort que le mal !

 

18. UN OURS, LA-BAS !

 

La nuit tombait. Trois bons amis revenaient du pâturage et rentraient chez eux. Qergynkaav était un garçon inventif. Il prit à part un de ses compagnons et lui dit :

- Ninqeï, enroulons nos lassos et proposons à Kolo de nous reposer. Pendant la halte tu attacheras l’extrémité de son lasso à un buisson, et nous crierons : « Un ours, là-bas ! ».

Kolo ne comprit pas pourquoi ses amis enroulaient leur lasso, et il continua de laisser traîner le sien. Un peu plus loin ils s’arrêtèrent.

- On va se reposer un peu, dit Qergynkaav. On est presque arrivé.

Ils s’assirent. Ninqeï s’éloigna en catimini, puis cria brusquement en partant au pas de course :

- Là-bas, là-bas ! Un ours énorme ! Il vient par ici !

Ils s’élancèrent, mais le lasso retint brutalement Kolo. Ainsi immobilisé il s’accroupit et attendit que l’ours approchât. Qergynkaav et son ami étaient déjà arrivés au campement. Kolo n’en pouvait plus d’attendre et il se retourna tout doucement. Pas d’ours en vue. On n’entendait nul bruissement. Il se dressa lentement et alla voir pourquoi son lasso résistait. Il constata qu’il avait été attaché et comprit que ses compagnons s’étaient joués de lui. Les autres enfants se moquaient de lui parce qu’il était mauvaise langue. C’était un vrai plaisir d’écouter sa mère grogner. Effectivement en se couchant ce soir-là Qergynkaav l’entendit tempêter...

- Qui a commencé ? lui demanda Rytegrev. C’est encore toi ? Pourquoi joues-tu des tours à tes amis ? Et il lui fit le récit suivant :

J’étais un enfant solitaire tout comme l’est Kolo aujourd’hui. Quand j’étais petit, tout le monde s’en prenait à moi. On me volait même les oeufs que j’avais trouvés. Une fois, en embuscade, j’avais épié une bécasse une journée entière. Tynetegyn et ses frères ne savaient pas non plus où elle couvait. Ils m’observaient de chez eux et, dès que j’aurais découvert son nid, ils se proposaient de m’assaillir et de me ravir les oeufs. Le froid avait fini par me transir, mais mon envie de trouver les oeufs était plus forte. Je voulais les offrir à ma petite soeur car j’avais entendu dire que les petits enfants commençaient à parler plus tôt si on leur donnait des oeufs. J’avais fini par localiser la bécasse qui couvait et me précipitai sur elle. Il y avait quatre oeufs. J’étais tout à ma joie et ne vis pas approcher Tynetegyn et ses frères. Ils se laissèrent tomber à trois sur moi tandis qu’un quatrième me volait les oeufs. Ils restèrent longtemps affalés sur moi et me relâchèrent seulement quand le sang se mit à couler de ma bouche. En rentrant chez moi j’étais très abattu. Je saignais toujours et m’assis pour essayer d’enrayer l’hémorragie. Ma tante s’approcha et s’exclama : « Que t’arrive-t-il ? Tu perds ton sang ! » Je n’étais pas mauvaise langue. Un jour j’avais dit pis que pendre d’un autre garçon et mon père m’avait fait la leçon. Mais ce jour-là je racontai à ma tante que j’avais été maltraité. Elle m’accompagna à notre yarangue et ressortit sans un mot. Elle était allée dire leur fait aux voisins et tenter de reprendre les oeufs. Elle nous les rapporta.

Qergynkaav, au récit de son père, avait l’impression de le voir saigner. Il pensa : « Si cela s’était passé aujourd’hui et si j’en avais eu la force, j’aurais flanqué une raclée à ceux qui s’en prenaient à lui  ». Il avait honte d’avoir été mauvais camarade avec Kolo. Le lendemain il fit part à Ninqeï du récit de son père et proposa :

- Allons voir Kolo et disons-lui que nous ne le ferons plus, et que nous serons désormais  comme des frères.

Ninqeï trouva la proposition à son goût et ils allèrent sur-le-champ voir leur ami. Ils se dirent tour à tour ce qu’ils pensaient, et quand Kolo comprit que les autres voulaient être en bons termes avec lui, il oublia son dépit. Après cela ils restèrent toujours bons amis.

 

19. LE RAMASSEUR DE BOIS

 

Un jour Rytegrev et les siens se trouvaient à Velvin, sur la rive droite de la Tavaï. Comme d’habitude Qergynkaav se proposa pour aller chercher du bois à la rivière. Son père l’y autorisa. On lui attela le renne le mieux domestiqué pour remorquer la charrette sur patins. C’était vraiment une bête remarquablement apprivoisée. On pouvait même la nourrir de poisson fumé comme un petit chien. Quand il achevait sa garde de jour et que le temps était à la tempête, le garçon nouait son lasso au cou de la bête à qui il faisait prendre la direction de la yarangue. Le renne rentrait droit à la maison. Qergynkaav se laissait tranquillement remorquer en se tenant au lasso. En arrivant il le faisait entrer dans la demeure et lui donnait du poisson fumé. Le renne passait la nuit sur place. On ne le détachait qu’au petit jour.

Ce jour-là Qergynkaav à son habitude ramassa du bois, le chargea sur la charrette et attela le renne. Soudain la bête, avant même qu’il donne le signal du départ, se mit en route. Il n’avait pas eu le temps de monter dans la charrette. Le renne marchait devant, mais n’abandonnait pas son maître qui devait se contenter de suivre à distance. Sans s’écarter de son chemin la bête rentrait au bercail. Quand Qergynkaav tentait de le rattraper au pas gymnastique, elle détalait à son tour. Notre ramasseur de bois arriva chez lui tout en pleurs. Il détela le renne et n’entra dans la yarangue qu’après avoir bien séché ses larmes.

 

20. LA PERDRIX

 

Fatigué à ne pas pouvoir mettre un pied devant l’autre, Qergynkaav allait naturellement chercher du bois en traîneau. Malgré un profond sommeil, il faisait beaucoup de rêves et même des cauchemars. Une fois dans son rêve il vit un ours qu’il voulut contourner, mais l’animal se retrouva soudain sur son chemin. Qergynkaav fit feu sur lui et le toucha à la tête, ce qui ne l’empêcha pas de se dresser à nouveau devant lui. Tout à coup l’ours se changea en un homme qui se jeta sur lui en brandissant un bâton. Il voulut s’enfuir, mais ne put décoller les pieds du sol. L’homme avançait droit sur lui. Le garçon tomba et se retrouva à plat ventre. Il appela son père. Qergynkaav fut tiré de son sommeil par sa mère. Il prit une longue inspiration et se demanda s’il avait fait un rêve ou si c’était la réalité.

Le lendemain il partit chasser. Il portait sur l’épaule une « petite balle de fer », c’est-à-dire un fusil à sa taille. Il leva un lièvre. Il avait encore le fusil sur l’épaule que la petite bête prenait la poudre d‘escampette. Il tira, mais la balle passa au-dessus de la cible. Il remit tranquillement l’arme sur l’épaule. Visiblement elle tirait trop haut. Poursuivant son chemin il aperçut une perdrix perchée sur une branche à bonne portée de fusil. Il fit feu, mais il avait oublié que l’arme tirait trop haut. Ah ! S’il avait pu voir les impacts ! Il tira encore, mais tout à fait à côté. Enfin il toucha le volatile. Il posa son fusil et se précipita vers la perdrix qui retourna se poser sur la branche. Il lui sembla qu’elle avait la tête en sang, comme l’ours de son rêve avant qu’il se changeât en homme. En fait il n’avait fait que l’assourdir et l’égratigner. Il s’approcha en catimini, mais la perdrix, alors qu’il s’avançait d’un côté, se tourna de l’autre comme pour se défendre. « Ne va-t-elle se changer en homme comme dans mon rêve et se jeter sur moi ? », se demanda Qergynkaav. Il courut vers son fusil, mit la mire au plus haut et tira. 

 

21. LE LOUP

 

On était à l’époque des nuits claires d’été. Dans le troupeau qui se trouvait à quelque distance des yarangues la moitié des femelles avaient mis bas. A l’instar des autres familles celle de Qergynkaav offrit une partie des nouveaux-nés à des éleveurs du voisinage qui manquaient de bêtes et qui de ce fait ne pouvaient passer l’été à part. Chez ces gens les hommes aussi faisaient défaut. Dans son campement Qergynkaav était considéré comme un berger à l’égal de son père et il remplaçait le vieillard de la demeure voisine qui était devenu inapte à garder le troupeau. Le soir le garçon rejoignait les bêtes. Il portait un fusil plus grand que lui, si grand que la crosse semblait traîner par terre.

Une nuit, alors Qergynkaav assurait la garde, un des rennes s’échappa. Pourtant dans l’obscurité ou la pénombre le troupeau avait pour habitude de rester groupé... Le renne fila à toute allure. Un instant plus tard quelque chose se précipita sur ses traces. « Un loup », pensa le garçon. Son coeur se glaça. Il vit le loup happer le renne. Il prit son fusil et, sur le qui-vive, attendit dans le vieux pâturage. Obnubilé par son désir de survivre il ne s’intéressait plus au renne. Il se disait qu’il essayerait d’abattre le loup quand il se jetterait sur le troupeau. Accroupi, il ne le vit pas s’éloigner et, dans son épouvante, resta accroupi toute la nuit. Au lever du soleil il se glissa prudemment vers le renne. La bête avait le cou déjeté et, dans la pénombre, la tête semblait détachée du corps. Qergynkaav était curieux de savoir ce qu’il était advenu du loup et pourquoi il ne se montrait pas. Quand il se fut approché il comprit que le loup était parti. Il n’avait pas dévoré le renne. Il l’avait simplement tué. « Que vais-je dire ? On va sûrement me tancer d’importance pour avoir abandonné le renne en pâture au loup », pensait l’adolescent. Mais nul ne lui fit de reproches à son retour. On ne pouvait s’en prendre à lui car il n’était pas le seul responsable. Son père aussi l’était : il avait laissé son fils assurer seul la garde de nuit alors qu’il était manquait d’expérience. Plus tard Rytegrev lui expliqua que dans la journée, lorsqu’ils se nourrissent, les loups ferment les yeux et on peut s’approcher d’eux sans se dissimuler. Quand ils maîtrisent leurs proies ils aiment se repaître de leurs yeux ensanglantés. Ils n’attaquent pas l’homme, sauf lorsqu’ils sont très affamés.

Qergynkaav avait été d’autant plus épouvanté qu’il n’avait pas oublié le récit que lui avait fait sa grand-mère dans son enfance. Elle lui avait raconté que le grand-père avait été attaqué par un loup enragé. Il portait sa combinaison de fourrure et, lorsque la bête lui avait sauté au visage, il s’était couvert de son capuchon. Puis il lui avait fourré les pouces à l’intérieur des bajoues. Avec les autres doigts il avait saisi la bête par les oreilles. Ayant de la sorte maîtrisé l’animal, il avait sorti son couteau et le lui avait enfoncé dans le flanc.

La terreur qu’avait éprouvée Qergynkaav ne l’avait pas empêché de raconter avec force détails à ses amis qu’il avait vu un loup vivant. En vérité il avait quelque peu forcé la note, mais son histoire n’en avait été que plus passionnante.

 

22. LE RENARD

 

Qergynkaav avait entendu dire que les renards polaires se fatiguent vite lorsqu’on les poursuit. Il suffit de les faire courir. Après trois courses et trois haltes successives ils deviennent faciles à rabattre vers l’endroit choisi.

Cette nuit-là il avait neigé, et la neige fraîche n’avait pas été emportée par la tempête. Les traces étaient parfaitement distinctes. Aussi Qergynkaav tout excité était-il allé à la chasse. Il s’était mis en route alors que le soleil dardait des rayons de plus en plus chauds.

Il aperçut des traces dans la neige toute fraîche et les suivit. Bientôt il leva un renard et continua de marcher tranquillement sur ses traces. Le petit animal parcourut à toute allure trois étapes, après quoi l’adolescent le rabattit en direction de la yarangue. Il ne l’abattit pas sur-le-champ pour ne pas avoir à le porter. Parfois le garçon s’asseyait et la bête s’étendait à demi elle aussi. Une fois à proximité du campement, il fit feu sur le renard qui était couché la tête dans l’herbe. L’animal disparut. « L’aurais-je manqué ? Pourquoi ne le voit-on pas ? » pensait Qergynkaav. Il courut vers l’endroit où se trouvait le renard quand le coup de feu était parti et le vit qui gisait. « Pourquoi ne saigne-t-il pas ? » s’interrogea-t-il à nouveau, effrayé. Par précaution il lui lia la bouche pour ne pas être mordu : il avait entendu dire que le renard était rusé au point de faire le mort. En arrivant chez lui il raconta à son père ce qui se passait : « Il n’a pas saigné. » Il n’y eut pas d’écoulement de sang quand on enleva la peau. Puis le sang se mit à couler par les oreilles. Visiblement la tête avait été transpercée d’une oreille à l’autre.

 

23. LE CHANT DU PERE

 

L’été était très chaud. On faisait paître des bêtes destinées aux abattoirs d’Anadyr. Considérées comme trop maigres, elles avaient eu un sursis et n’y seraient conduites qu’en automne. Trois bergers seulement leur avaient été affectés, dont Qergynkaav, qui n’était pas un adolescent très robuste. Son père, diminué par des douleurs dans les jambes, était exempté de garde. Il se contentait d’apporter la popote. On avait désigné Vaskaïnyn pour mener le troupeau, mais il était tombé malade. Qergynkaav l’avait remplacé. L’époque des taons arrivée, le jeune homme ne se couchait que lorsque les bêtes se reposaient. A cet âge on s’adapte vite, aussi continuait-il à avoir son compte de sommeil. Il ne dormait bien que s’il faisait frais dehors. Le père venait quand le temps tournait à la pluie. Il expliquait à son fils que par grande chaleur il fallait avoir pour préoccupation constante de faire boire le troupeau. On ne faisait pas attention à l’engraissement : on s’en occuperait à l’arrivée des nuits sombres. Si les bêtes ne manquent pas d’eau, elles se remplument rapidement à l’époque où les nuits rallongent. En premier lieu on abreuve les petits rennes car ils sont vite altérés. Qergynkaav faisait paître le troupeau dès que commençait le rut. Le père avait raison : pendant toute la saison chaude les rennes semblaient maigrir. Les petits se couvraient d’un pelage bouclé. Au début de l’automne le troupeau ne tardait guère à se rassasier, y compris les faons dont la croupe prenait la forme d’un ballon. Cette saison plaisait à Qergynkaav parce que le troupeau restait couché plus longtemps et qu’à l’abri des nuages les bêtes cessaient d’être harcelées par les taons. Elles en profitaient pour frotter leurs bois afin d’en enlever la peau. Dès que le ciel se couvrait, les taons devenaient aveugles et disparaissaient. Dans ces conditions c’était un plaisir que de garder les rennes et Qergynkaav se trouvait des jeux captivants. Ainsi il chassait les oiseaux en leur lançant des pierres. Certains d’entre eux le taquinaient, bien qu’il sifflât avec ardeur. Ils se contentaient d’aller se poser un peu plus loin. Alors, obstiné, le garçon se jetait à leur poursuite. Un jour les nuages s’éloignèrent et le troupeau se retrouva hors de leur protection. Le jeune homme n’en continua pas moins de se livrer à son passe-temps favori. Soudain il vit venir son père et regarda machinalement du côté des bêtes : elles avaient formé une file, une sorte de caravane, et marchaient à la rencontre du vent. Le renne de tête faisait le dos rond. Qergynkaav rejoignit en toute hâte le troupeau. Dès qu’il eut rejoint le milieu de la file, il fit claquer son fouet pour chasser les taons et encouragea les bêtes de la voix. Il leur fit longer un cours d’eau tout en les dirigeant vers la halte de nuit. Son père se trouvait déjà sur place et faisait bouillir de l’eau pour le thé.

- A quoi pensais-tu ? Tu as failli laisser échapper le troupeau, dit le père.

- J’étais occupé à courir après une bécasse. Elle ne s’en allait pas, mais n’était pas décidée non plus à se laisser tuer.

- Dorénavant quand tu chasseras, tâche de ne pas oublier le troupeau. Au reste chasse le canard quand il fait frais, au moment où les taons n’importunent pas les rennes. Tu pourrais bien les laisser échapper.

Le père partit chercher des provisions à la yarangue qu’il avait plantée non loin de là. En son absence un groupe de rennes quitta le gros de la troupe pendant que Qergynkaav dormait comme un bienheureux. L’adolescent les rattrapa à mi-chemin d’une étape de la transhumance et leur fit rebrousser chemin. Il était en bottes de caoutchouc. Chacun sait que ce type de bottes ne convient pas dans un terrain hérissé de mottes de terre, et le frottement l’avait blessé. C’est la raison pour laquelle il ne s’était pas donné la peine de vérifier s’il n’y avait pas d’autres bêtes devant. Quand son père revint, Qergynkaav partit à la recherche des manquants. Il ne put trouver leur trace. « J’ai dû passer à l’écart », pensa-t-il. En fait les rennes s’étaient abrités sous les buissons à l’apparition des taons et on ne pouvait les voir de loin. Le troisième jour le père dit :

- Allons à l’ancien campement d’été. C’est peut-être cette direction qu’ils ont prise.

Leur ballot sur l’épaule ils partirent vers la pâture d’été. En arrivant, Qergynkaav reprit ses recherches, mais il rentra sans avoir pu retrouver la trace des bêtes. Dans la nuit le père sortit sans bruit. Il ne voulait pas troubler le sommeil de son fils épuisé par les recherches et blessé par le frottement de ses bottes. Un peu plus tard la pluie se mit à tomber à verse. L’adolescent se réveilla et constata l’absence de son père. Quand il était seul le garçon n’était pas rassuré. Pendant la période des nuits noires il ne dormait pas sous la tente et préférait s’installer au sein du troupeau. Son père le savait bien et, s’il voulait jeter un coup d’oeil sur les bêtes qui ruminaient, il quittait son fils sans le prévenir quand il était assoupi... Le jeune homme tendit l’oreille espérant entendre le martèlement des sabots des bêtes. Mais il n’entendit rien si ce n’est le choc des gouttes sur les parois de la tente. Il claquait des dents. « Y aurait-il un kele dehors ? » se demandait-il. Surmontant sa terreur il sortit pour essayer de distinguer le bruit des sabots. En vain. Soudain il entendit la voix de son père qui lui parvenait avec le vent. Il marcha vers elle, faisant de brèves haltes pour écouter. Il gravit plusieurs collines sans rejoindre le troupeau. Il entendait toujours son père chanter, mais sa voix ne se rapprochait pas. Mort de peur il revint en courant vers la tente. Il la referma soigneusement et mit à portée de sa main des objets pointus dont il se servirait pour transpercer l’esprit malfaisant dès qu’il apparaîtrait. Il renonça à allumer la lampe car le kele pourrait la voir et il se précipiterait sur lui. Il était allongé de façon à pouvoir sauter sur ses pieds et se forçait à ne pas dormir, bien qu’il eût très sommeil : il voulait être éveillé quand le kele entrerait dans la tente. Qergynkaav entendit brusquement un clappement de lèvres et un claquement de sabots. Il en fut épouvanté et se mit sur ses gardes. « Serait-ce le troupeau du kele ? » se demanda le garçon. Il entendit quelqu’un siffler doucement. Ce ne pouvait être son père... Malgré sa terreur il s’endormit sans s’en apercevoir et ne s’éveilla que lorsque son père le héla de loin :

- Allons, sors. Regarde : les rennes sont revenus. Nous les avons tous retrouvés.

Le jeune homme sortit. L’époque des taons arrivait. Il appela les bêtes et parmi elle reconnut le renne qui traînait la charrette quand il allait au bois. Il courut vers lui en l’appelant par son nom. Le troupeau stoppa.

- Où les as-tu trouvés ? demanda-t-il à son père qui ramenait les bêtes.

- Pas très loin d’ici. Quelque part entre ces lacs.

- J’ai vainement essayé de te rejoindre quand j’ai entendu ton chant dans la nuit. Le vent le portait jusqu’à moi.

- Ce n’est pas possible. Je n’étais pas du côté du vent... Quand tu t’effrayes, tu entends tout un tas de choses. Sache que les kele n’existent pas. Dans le cas contraire on les aurait déjà vus. Il ne faut craindre que les bêtes sauvages. Au demeurant si tu ne t’en prends pas à elles, elles ne te toucheront pas, d’autant que tu es dans la tente.

Après comptage on constata qu’il manquait un faon. Qergynkaav remonta les traces des rennes qu’on avait retrouvés. Il revint dans la nuit avec la petite bête qui réintégra le troupeau.

 

24. LA PREMIER PAIE

 

Au cours de l’hiver 1938 la coopérative « l’Etoile Polaire  » manqua de travail. De plus les liquidités faisaient défaut. Aussi les coopérateurs furent-ils pour un temps autorisés à aller s’employer ailleurs. Qergynkaav s’embaucha à la poissonnerie. On y payait bien et le magasin y était bon marché. Un mois passa. L’adolescent toucha sa paie. Il fut très étonné quand on lui remit mille neuf cents roubles. Il n’avait jamais reçu une telle somme, et il resta un moment indécis près du caissier. « Ne s’est-il pas trompé ? » se demandait-il.

- Les tiens sont peut-être désargentés. Va le leur porter puisque vous vivez à proximité. Et demain repos ! lui dit le directeur.

Alors Qergynkaav fut convaincu qu’il n’y avait pas eu erreur et qu’on lui avait donné son dû. Il courut au magasin et y fit l’acquisition de différents produits dont un petit calibre. Malgré cela il lui restait encore plus de mille roubles en poche.

L’année suivante il s’embaucha à demeure à la poissonnerie où la coopérative l’autorisa à travailler en permanence. Ses cadets Maxime et Galia étaient en internat à Ven et il avait émis le voeu de vivre à leurs côtés.

 

25. KELINEV

 

Septembre 1938. La belle-mère de Qergynkaav était malade. En compagnie d’autres kolkhoziens le garçon transportait du poisson fumé pour le vendre à Anadyr. Alors qu’on chargeait, le père l’aborda :

- Dis à tes amis que tu ne pourras pas aller avec eux. La maman est au plus mal.

L’adolescent rentra à la maison. La mère était fiévreuse et elle déclinait. Elle s’adressa à lui, mais quand il  lui répondit elle parut ne pas comprendre ses paroles. Le lendemain matin elle n’était plus. Pendant qu’on préparait les obsèques, le garçon ne pensait à rien. Il ne lui venait pas à l’idée qu’elle ne lui parlerait plus, qu’on allait l’emporter et qu’elle ne reviendrait plus jamais à la maison. Après les obsèques il se mit à la fois à pleuvoir et neiger en abondance. Qergynkaav déambulait seul en regardant tomber la neige. Ce spectacle sembla le ramener à la conscience et il comprit qu’il ne la reverrait plus. Les larmes jaillirent malgré ses efforts pour les retenir. Une année ne s’était pas écoulée que son père s’éteignit à son tour. Il n’avait plus que sa soeur Galia, âgée de sept ans, et son  frère Maxime qui était encore plus petit. A présent il tenait auprès d’eux le rôle de père et de mère, tel un adulte. Avant de mourir son père lui avait recommandé de mettre les petits en pension. Quant à lui, qu’il aille travailler où bon lui semblerait. A cette époque ses oncles et son cousin vivaient à la poissonnerie. Pendant que Qergynkaav était plongé dans ses réflexions, une lettre arriva. Son cousin les invitait à venir s’installer chez eux. Ce qui compliquait les choses, c’est que leur chienne Kelinev venait de mettre bas. Maxime et Galia ne voulaient pas entendre parler de l’abandonner car elle leur était très attachée. La petite lui avait même dédié une chanson. Selon la coutume l’adolescent brûla tout ce qu’on ne pouvait emporter. Les bagages faits il emmena son frère et sa soeur, et les chiots par dessus le marché. On laissa provisoirement la chienne aux Veqet. On arriva à Anadyr dans la soirée et Qergynkaav passa au comité du komsomol pour informer que son père était décédé. Le comité décida de placer les deux petits en internat et  d’envoyer l’adolescent travailler à la poissonnerie puisque tel était son désir. Quand toutes les formalités furent remplies, Qergynkav sortit. La nuit tombait. Soudain il vit venir à sa rencontre son cousin Nypelqut.

- Où sont ton frère et ta soeur ? lui demanda celui-ci.

- On leur a trouvé une place en internat

- Alors, allons chez moi. Le temps d’arriver, il fera nuit noire... Tu sais, les miens s’ennuient de vous.

En cheminant Qergynkaav raconta à Nypelqut que Kelinev avait mis bas et qu’on l’avait laissée chez les Veqet.

- D’abord on va se reposer et on ira la chercher. On harnachera les chiens et on la ramènera en traîneau,  proposa Nypelqut.

Le lendemain Givyne, la tante de Qergynkaav, alla chercher de l’eau pour préparer le thé. En rentrant elle réveilla le jeune homme :

- A qui est la chienne qui a mis bas dans l’entrée ? Et pourtant ce ne sont pas des chiots nouveaux-nés ! commenta-t-elle.

 

26. LE CUISINIER PANETCHOV

 

Le cuisinier Panetchov n’était plus très jeune. Il ne plaisantait pas beaucoup, mais ses plaisanteries étaient bon enfant. Il connaissait bien son travail et préparait de bons plats. Même quand on manquait de denrées il faisait des mets savoureux avec peu de choses, si bien que les pêcheurs ne se faisaient jamais tirer l’oreille pour manger, et même ils demandaient toujours du supplément. On se lasse vite du poisson à ne rien manger d’autre. Panetchov avait beau varier les plats, les pêcheurs en avaient assez de ne se nourrir que de chair de poisson. Ils avaient envie d’autre chose, mais on tardait parfois à livrer d’autres denrées... Un jour on leur servit du canard. Ils mangèrent tous de bon appétit et félicitèrent le cuisinier qui se révélait habile à capturer ce volatile. Il réussissait le tour de force d’attraper des canards au moment de la mue et de les accommoder sans se mettre en retard. Voilà comment Panetchov se les procurait : il emportait dans la toundra des arêtes de poissons et posait des pièges. Avec un seul appât il capturait plusieurs... mouettes. Il les plumait sur place et enlevait les têtes pour que les pêcheurs ne puissent les identifier. Ils mangeaient sans tarir d’éloges à l’adresse du cuisinier et de son succulent « canard ». Panetchov s’esclaffait. Etaient-ce les louanges qui suscitaient son hilarité ou se riait-il des mangeurs de « canards » ? Bien malin qui eût pu le dire.

- Tu devrais bien retourner à la chasse et nous en faire ce soir, suggéra Semenkov.

- Si ça vous fait plaisir. Je ne vois pas d’inconvénient à aller en débusquer quelques uns. Mais j’aimerais que Qergynkaav vienne m’aider car il en est que je ne peux pas approcher. Ils s’enfuient en un clin d’oeil.

- Eh bien ! Emmène-le et partez vite.

Les pêcheurs s’éloignèrent en direction des sennes. Panetchov pour sa part gardait son calme et ne se hâtait pas.

- Prends ces pièges, là-bas, et allons-y, dit-il à Qergynkaav.

- Allons-nous chasser le canard avec des pièges ? l’interrogea le jeune homme, interdit.

- Tu verras bien, reprit le cuisinier.

Ils se mirent en route. Les mouettes étaient agglutinées sur le tas d’arêtes ! A leur approche elles s’envolèrent. Panetchov dit en souriant :

- Les voici, les canards. On va poser des pièges et on les plumera. Dépêchons-nous ! La nuit finirait par arriver et je serais en retard pour me mettre en cuisine.

Le jeune homme le regardait ébahi, déconcerté.

- Qu’est-ce qui t’étonne ? Tu viens d’en manger, dit le cuisinier, et je crois même que tu as trouvé cela bon. Note qu’il vaut mieux ne pas raconter aux autres que nous consommons du  « canard  domestique ».

Il était déjà arrivé à Qergynkaav, surtout pendant la famine, de se nourrir de chair de mouettes. Aussi n’était-il pas dégoûté. Il se mit sans rechigner à capturer ces « canards ». Au reste ceux-ci se laissaient prendre par deux ou trois, si bien qu’on en eut vite fait provision. Pendant que le jeune homme leur faisait la chasse, Panetchov les plumait et les grillait sur le feu pour enlever le duvet. Enfin ils prirent le chemin du retour. Puis l’adolescent prit une barque et rejoignit les pêcheurs qui plaçaient les filets.

- Eh bien ? Avez-vous attrapé des canards ? demandèrent-ils comme un seul homme.

- Oui. Il y en aura assez pour aujourd’hui. Nous ne resterons pas sur notre faim.

- Evidemment, à deux vous avez dû en capturer tant et plus, dit Nenen.

- Ils sont vifs, les canards ?

-Ca, oui ! Très vifs et très malins. Ils se cachent, répondit le garçon en souriant, mais Panetchov est un rapide. Bien qu’il affecte de se déplacer sans se presser.

Pas paresseux le moins du monde, Panetchov avait gardé toutes les têtes de mouettes et les avaient mises à sécher. La campagne de pêche tirait à sa fin. On retira les sennes et on se prépara à rentrer chez soi. Chacun avait chargé son bagage dans les chalands remorqués, et on n’attendait plus que le remorqueur. Soudain Panetchov s’éloigna et rapporta bientôt un chapelet de têtes de mouettes. Les pêcheurs regardèrent déconcertés le cuisinier qui se tenait, les têtes à la main. Personne ne comprenait pourquoi il les avait collectées.

- Que fais-tu avec ça ? Cela ne sert à rien. Pourquoi apportes-tu ces têtes de mouettes ? demandèrent les hommes surpris.

- Regardez-les bien. Ce sont les « canards » que vous avez mangés, et de bon appétit encore, répondit Panetchov en riant.

- On peut donc les manger ?

C’est tout ce que Semenkov avait trouvé à dire en levant les yeux vers les mouettes qui volaient dans le ciel.

 

27. LE PETIT VEAU MARIN

 

Il faisait chaud. Les pêcheurs n’avaient gardé que leur chemise, et quand ils achevaient d’inspecter les filets ils se baignaient, en particulier les adolescents. Les plus âgés restaient au frais, allongés sur le coude au fond du chaland. Ils parlaient avec animation de choses et d’autres et échangeaient des plaisanteries. Le cuisinier Panetchov, qui oeuvrait provisoirement dans la toundra, étouffait de chaleur dans la tente surchauffée. Il devait nourrir les pêcheurs sans se mettre en retard, sinon il les retardait. Ici on n’est pas soumis à un horaire. C’est le poisson qui commande.

Quand le poisson redescendit en aval, les prises se firent moins abondantes et le chef d’équipe invita les hommes à aller prendre leur repas :

- Inspectons le filet une dernière fois et allons manger.

Les pêcheurs relevèrent la senne. Les saumons qui s’y étaient laissé prendre commencèrent à s’alarmer et à s’agiter, tentant de prendre la fuite. Ils ne pouvaient trouver d’issue car les plombs du filet étaient gros. Certains réussirent quand même à sauter hors du filet et s’esquivèrent en montrant leur dos, l’air de dire: « Regardez, vous nous avez laissé échapper. A présent nous allons reprendre notre petit bonhomme de chemin ».

- Qu’est-ce que cela ? cria Nenen qui se trouvait à la proue. Cela ne ressemble pas à un poisson.

Les hommes qui retiraient le filet regardèrent attentivement la chose qui étonnait tant Nenen. C’était un jeune veau marin, un petit phoque tacheté. Qergynkaav prit rapidement une épuisette et déposa la petite bête dans le chaland. Le stupide petit animal s’y allongea aussitôt et fixa les hommes. Il restait couché sur le dos comme s’il prenait plaisir à se chauffer au soleil. Les pêcheurs s’accroupirent près de lui et le regardèrent sous toutes les faces. Il se retourna sur le flanc. Des plaisantins lui chatouillèrent le nez. Alors il se mit à souffler. Il se retourna sur l’autre flanc comme pour dire : « Ne me touchez pas. Laissez-moi faire un somme ». Les pêcheurs débarquèrent pour se rendre à la cantine. L’un d’eux chargea la bête pour la montrer à Panetchov. Soudain elle mordit l’homme qui était en chemise. Il la relâcha et elle resta accrochée à son dos comme une pendeloque. On libéra à grand-peine le pêcheur. On lâcha le phoque dans un étang. Il s’y baigna, puis grimpa sur la berge quand il fut las de cette occupation. La berge aussi finit par lui déplaire et il se mit à regarder la mer.

- Semenkov, il me fait pitié. Remettons-le à l’eau, dit Qergynkaav au chef d’équipe.

- Qu’il reste là. Nous le ramènerons vivant à la maison, répondit le chef d’équipe.

« Que faire du petit phoque ? pensait Qergynkaav, il fait vraiment pitié ». Le lendemain matin, à la première heure, il se réveilla avant les autres, sortit et se dirigea vers la petite bête. Elle était toute triste. Il porta à la mer le phoque affaibli qui, immédiatement, plongea et émergea à plusieurs reprises en s’écartant de la rive. Puis il s’éloigna petit à petit.

 

28. LA CARTE D’IDENTITE

 

Qergynkaav n’avait pas encore de papiers, mais il arrivait à l’âge où l’on doit recevoir une carte d’identité. Un jour le directeur de la coopérative l’appela :

- Porte ces papiers à la milice et fais-toi faire une carte d’identité. Les travailleurs sans papiers ne sont pas des travailleurs. Or toi, tu es un travailleur.

A la milice on ne lui remit pas ses papiers tout de suite. D’abord on l’envoya à l’état civil, puis de l’état civil chez le médecin. A l’hôpital les médecins le prièrent d’ôter ses habits et l’examinèrent attentivement. « Qu’est-ce que cela signifie ? Pourquoi me font-ils mettre complètement nu ? Comme s’ils voulaient trouver ma carte d’identité de cette manière. Ils pourraient me la donner plus vite ! » pensait-il. De l’hôpital on le réexpédia à l’état civil où on lui dit que dans un premier temps on lui délivrerait un bulletin de naissance, et seulement ensuite une carte d’identité. Les heures passées dans l’attente sont bien longues. Le président du kolkhoz de Ven aperçut Qergynkaav qui attendait sa carte d’identité et lui dit :

- Tu devrais remettre tes rennes personnels au kolkhoz. Nous te dédommagerons. Encore de l’argent à débourser !

A l’époque la coopérative « l’Etoile Polaire » s’était fondue dans le kolkhoz. Pour la première fois le jeune homme devait décider lui-même. Son père n’était plus à ses côtés pour le conseiller. Allait-il vendre les rennes ? Peut-être valait-il mieux les garder ? C’est qu’ils lui étaient chers. Fallait-il suivre le conseil du président ? Finalement il décida de les vendre. Après le repas de midi il se rendit à l’état civil où on lui délivra un bulletin de naissance. Sans perdre de temps il se rendit à la milice. On le pria de repasser le lendemain dans la matinée. Le lendemain, sans conviction, il reprit le chemin de la milice où on lui dit de revenir le jour suivant... Enfin il reçut sa carte d’identité. Il avait passé deux jours à l’attendre, mais aujourd’hui il n’avait pas en poche un document, mais deux. En chemin il ne cessait de palper son habit pour vérifier s’il ne les avait pas perdus. Il était un homme désormais et, quand il rencontrait des connaissances, il sortait ses papiers pour les leur montrer. Oui, ce jour-là il était devenu adulte. Il avait des papiers comme tout un chacun ! Comme Nenen. Quand il fut rentré chez lui, Lykov, le responsable de la maison, lui demanda de laisser sa carte d’identité. Il devait inscrire Qergynkaav dans le registre des locataires. Le jeune homme était consterné. Etait-ce en vain qu’il avait passé des jours et des nuits à attendre ces fameux papiers ? Voilà qu’on les lui reprenait déjà ! Pourtant il n’eut pas le courage de les réclamer.

- Pourquoi me retire-t-on les papiers que je venais à peine de recevoir ? demanda-t-il à son cousin Nypelqut en lui rendant visite.

- On ne te les a pas retirés. C’est l’usage. On va seulement t’inscrire dans le registre des locataires et on te les rendra. Tiens, regarde ! conclut le cousin en lui montrant sa carte d’identité.